
Dire le monde à la rencontre des mondes
Dire le monde à la rencontre des mondes
Dans le contexte d’échanges de plus en plus nourris et variés qui animent le vaste monde –la terre étant devenue ce village que Marshall Mac Luhan prédisait au début des années 1960- la mise en rapport des cultures, des modes de pensée et de représentation –parmi lesquelles évidemment les religions- est devenue à la fois de plus en plus banale et intense. Le phénomène n’est pas nouveau mais s’est considérablement accéléré depuis le début de l’ère moderne. Avec l’accroissement démographique et l’intensification des moyens de communication et de transport, il est devenu tout autant source d’enrichissements mutuels que d’incompréhensions et de conflits dont les XIX° et XX° siècles ont été, à une échelle inédite, c’est-à-dire mondiale, prodigues. L’hypothèse d’une « guerre mondiale », avant même d’être vraiment « pensée », est devenue une réalité infernale par deux fois en un tiers de siècle c’est-à-dire en l’espace d’une génération.
Aujourd’hui des flux migratoires massifs exposent des millions d’individus à des expériences imprévisibles de confrontation à l’altérité. Ces flux sont dus autant à la recherche de conditions de vie meilleures poussant à l’émigration des plus pauvres, que chez les nantis, au loisir du tourisme de masse avec ses effets dévastateurs sur l’environnement, les cultures et la perception réciproque de l’altérité. De grandes célébrations collectives, même animées d’un puissant idéal de paix et de fraternisation comme par exemple l’idéal olympique, ne sauraient faire oublier que, depuis toujours, la rencontre des différences ne va pas de soi, que les peuples ne se comprennent, ni fraternisent facilement, que surtout cette rencontre ne saurait se décréter de façon improvisée par les dirigeants politiques, lesquels en usent au gré des intérêts et des humeurs, plus rarement en fonction d’un idéal qui mobiliserait des trésors de connaissance, d’ouverture dépourvue de préjugés, et d’éthique. On a longtemps pu considérer l’histoire comme l’histoire des guerres et de leurs conséquences directes, ce qui dénote non seulement une conception inexacte de l’histoire mais reflète une vision, politique sinon nationaliste, du cours des évènements, heureusement contredite par l’histoire scientifique, soucieuse de tous les aspects de la vie des hommes, et non seulement de leurs conflits et de leurs épiphénomènes ainsi que l’Ecole des Annales, -et singulièrement le grand historien Fernand Braudel, à propos de la Méditerranée-, l’a bien montré.
Il ne va pas de soi hélas que les civilisations se reconnaissent, échangent en se respectant, s’enrichissent mutuellement sans défiance ni conflit. Parler du « dialogue des civilisations et des religions » suppose donc déjà qu’un étage psychologique, éthique, culturel, politique et sensible est atteint, qu’un socle de références et de volontés, un espace de dialogue ont été trouvés et n’appellent plus qu’à se renforcer et s’élargir.
Même si des intellectuels dévoyés ont pu tout au long de l’histoire être des inspirateurs du malheur en théorisant le bien-fondé des convoitises et des agressions (qu’on songe par exemple au rôle séculaire de l’Eglise catholique dans le processus de la colonisation), il va sans dire que la vocation des femmes et des hommes d’esprit est au contraire de rappeler à l’humanité sa capacité à construire une communauté riche de toutes les expériences cumulées dans le temps et dans l’espace. En cela nos efforts et nos recherches ne sont pas inutiles et ne relèvent pas, comme trop souvent, d’une complaisance entendue au sein d’une tribu de rêveurs marginaux. Pour cela il convient donc d’affirmer le caractère irremplaçable des œuvres de l’esprit, de l’activité intellectuelle d’élucidation, d’analyse et de prospective menée par les scientifiques et les « penseurs » (relevant tant de la philosophie, de la politique, de l’éthique, des sciences humaines ou des religions) de même que des œuvres d’art qui permettent le renouvellement et l’élargissement de l’imaginaire, des possibles et des rêves humains. Tous les arts ouvrent ainsi des perspectives et créent des espaces qui communiquent, s’interpénètrent et se comprennent. Peut-être parce qu’ils plongent au plus profond de l’humain, au cœur même de l’homme où tous les hommes, par-delà leurs multiples différences se retrouvent, c’est-à-dire, pour parler comme Jung, retrouvent les universaux et les archétypes où s’enracinent leurs origines. C’est pourquoi, au choc des civilisations théorisé par Samuel Huntington, nous opposons ici l’idée d’une capillarité, d’une ramification qui les lie entre elles, les métisse pour produire de nouvelles formes, conformément à la représentation en « rhizome » à laquelle invite Gilles Deleuze ou à la « créolisation » chère à Edouard Glissant.
Je voudrais me placer à l’ombre de quelques figures à même d’illustrer comment la littérature peut être un espace privilégié de dialogue des cultures. Je voudrais évoquer Claude Lévi-Strauss, Jean-Marie-Gustave Le Clézio et Edouard Glissant, trois écrivains familiers de l’insularité tropicale, et qui de façon « océane », ont élargi leur réflexion et leur création à la mesure du vaste monde.
Qui, plus que Claude Lévi-Strauss, a non seulement montré, mais démontré l’égalité des hommes par l’équivalence des cultures dans le processus d’humanité, et par là renforcé l’unité de l’espèce humaine ? L’occidental, sans cesse happé par l’incessante avancée technologique et son corollaire : sa violence conquérante, s’est laissé aller à la griserie de sa prétendue supériorité ce qui, selon une folie fatale, l’a directement conduit à commettre crimes et génocides. Lévi-Strauss rétablit et démontre comme base théorique intangible, l’unité et l’égalité des humains : la « pensée sauvage » est une pensée rationnelle « aussi », dont les processus équivalent en logique, en pertinence, en fécondité, la logique des peuples civilisés. Certes, et Montaigne l’affirmait déjà vigoureusement, il y a plusieurs façons d’être homme mais ces différences ne sauraient créer de hiérarchie. « Le barbare est d’abord celui qui croit à la barbarie » écrit Lévi-Strauss dans Tristes tropiques. Il y écrit aussi : « Je me sens baigné par une intelligibilité plus dense au sein de laquelle les siècles et les lieux se répondent et parlent des langages enfin réconciliés ».
La référence aux travaux ethnologiques -libérés de certains préjugés qui ont parfois persisté au sein même de cette pratique scientifique- et à l’anthropologie, en particulier structurale, ou enrichie aujourd’hui par les travaux de Philippe Descola- devient donc une toile de fond sur laquelle se dessine notre réflexion, assise sur un socle de principes qui satisfont tout autant à la rigueur scientifique démonstrative qu’aux exigences éthiques et juridiques ayant pris désormais valeur universelle. C’est sur cette toile de fond que se détachent les illustrations et témoignages apportés par les œuvres suivantes.
En 2008 le prix Nobel de littérature était décerné à J.M.G. Le Clézio. Nous ne doutons pas que les jurés de l’Académie suédoise aient voulu non seulement consacrer les qualités littéraires de son œuvre mais aussi honorer un écrivain se situant à l’intersection de plusieurs cultures, et notamment de cultures au riche patrimoine passé quoiqu’aujourd’hui affaiblies et menacées. Le « Voyage à Rodrigues » et « Alma » (Gallimard) nous rappellent ses origines familiales dans l’océan Indien, à l’île Maurice, « Désert » (Gallimard), évoque aussi sa femme Jemia, marocaine par son personnage central de Leila. Il a longtemps parcouru l’Amérique centrale et le Mexique (vivant un temps au Nouveau-Mexique, avant la Corée puis la Chine) et a montré dans de nombreux écrits sa proximité avec les Indiens de la région. L’essai « Un rêve mexicain ou la pensée ininterrompue » (Gallimard) en témoigne mais aussi, entre autres, la traduction minutieuse qu’il a faite de « La relation de Michoacan » (Gallimard), ultime trace, rédigée en 1540, des Porhepecha, un des peuples amérindiens détruits par les conquistadors espagnols. Son discours du prix Nobel se conclut par ces derniers mots : « Que dans ce 3° millénaire qui vient de commencer sur notre terre commune, aucun enfant, quel que soit son sexe, sa langue ou sa religion ne soit abandonné à sa faim ou à l’ignorance, laissé à l’écart du festin. Cet enfant porte en lui l’avenir de notre race humaine. A lui la royauté, comme l’a écrit il y a longtemps le Grec Héraclite ». On comprend bien que la volonté du jury Nobel ait été d’honorer cette haute figure transculturelle, cet homme de passages et de rencontres, curieux d’altérité, passionné de ce qui l’enrichit hors de lui-même et qui déclare voyager « pour comprendre qui il est et qui sont les autres ».
Mais il convient d’aller au-delà de l’exemple et de l’illustration du témoignage, de comprendre ce qui se joue, ce qui se noue dans le contact des altérités, dans la différence des cultures. La rencontre des cultures en effet ne se passe pas toujours de façon heureuse, complémentaire, compréhensive, c’est-à-dire à la fois respectueuse et enrichissante. Elle peut aussi être matière à divisions, conflits, incompréhensions, dominations, crimes. Edouard Glissant a conduit une riche réflexion à ce sujet. Ce poète martiniquais majeur (Les Indes, Le sel noir…) descendant d’esclaves a poussé très loin son analyse et lui a donné une formulation extrêmement riche et détaillée, dans Poétique de la Relation (Gallimard, 1990) notamment, en forgeant le concept de « Tout-Monde ». « Ce que j’appelle le « tout-monde » est l’objet de littérature et de poésie le plus haut qui se puisse trouver. Toute littérature et toute poésie sont palpitantes du « palpitement même du monde », pour reprendre l’expression d’Aimé Césaire. Toute poésie qui se coupe de notre souffrance collective, quelle que soit notre origine, descendants d’anciens persécutés ou d’anciens persécuteurs, manque quelque chose d’essentiel »
Glissant se veut le défenseur des « lieux communs » (expression à entendre au double sens) : « Il est incroyable de constater combien de personnes, en des lieux différents de la planète, sous des auspices contraires ou convergents pensant les mêmes choses, posent les mêmes questions au même moment. Votre plus belle idée apparaît toujours ailleurs sous une forme nouvelle. La littérature est la divination des invariants du monde »[1]. Quelle belle définition !
Il conviendrait de creuser la pensée d’Edouard Glissant tant elle est pertinente au contexte contemporain et précieuse pour démêler la problématique complexe du rapport des cultures. Il met en place des concepts nouveaux aptes à penser le réel d’ aujourd’hui, telles les notions d’identité-rhizome, d’identité-relation », de mondialité ou de « pensée du tremblement » laquelle peut seule être à la fois attentive à ses propres racines et au métissage auquel nous sommes conduits par les échanges découlés de la mondialisation. Ainsi doivent cesser les tyrannies intellectuelles, ces positions établies, ces habitudes de pensée, ces schémas supposés invariables, ces cadres prédéfinis et imposés. Il écrit : « je crois que seules les pensées incertaines de leur puissance, des pensées du tremblement où jouent la peur, l’irrésolu, la crainte, le doute saisissent mieux les bouleversements en cours, des pensées métisses, des pensées créoles. » [2]
« Ce que l’on appelle mondialisation, qui est l’uniformisation par le bas, le règne des multinationales, la standardisation, (…) pour moi c’est le revers négatif d’une réalité prodigieuse que j’appelle la mondialité. La mondialité c’est l’aventure sans précédent qu’il nous est donné à tous aujourd’hui de vivre, dans un monde qui pour la première fois, réellement et de manière immédiate, foudroyante, se conçoit à la fois multiple et unique, inextricable » [3]. Ainsi une nouvelle éthique de la relation doit advenir, intégrant la diversité des cultures, englobées dans ce concept de « Tout-Monde » qu’il a magistralement élaboré.
Trop rapidement évoquées comme des exemples et des références, également à valeur prospective, ces trois figures Lévi-Strauss, Le Clézio, Edouard Glissant en appelleraient, par parenté, quantités d’autres relevant du même esprit et du même projet : voyageurs devenus chroniqueurs, historiens, philosophes, tous chercheurs d’altérité, passionnés d’exotisme, pressentant combien connaître l’homme passe par la connaissance de toutes les formes possibles d’humanité, inventant par là une riche anthropologie empirique, aussi bien le Grec Hérodote que l’Italien Marco Polo, l’Arabe Ibn Battouta que le Français Montaigne ou, plus tard, les amateurs du « voyage en Orient » au 19° siècle européen. Aussi bien le peintre Gauguin rompant avec la civilisation occidentale pour aller par deux fois -et y mourir- aux îles Marquises, Rimbaud s’appliquant sa formule « Fuir, là-bas fuir… » pour quitter « l’Europe aux anciens parapets » et partir pour Chypre puis Aden et le Harar. Il y eut aussi ces femmes voyageuses comme l’Anglaise Lady Stanhope au 19° siècle qui choisit la Syrie et le Liban, et au contact de laquelle le poète romantique Lamartine songea à se convertir à l’Islam, Isabelle Eberhardt convertie à l’Islam au Maroc où elle meurt à 27 ans, Alexandra David-Neel qui se déguisa en homme pour entrer dans Lhassa au Tibet. Ainsi : attirances, curiosités, et désirs réciproques ! « Désir d’Orient » [1] -et parfois d’Extrême-Orient[2]– de la part d’Occidentaux qui se fabriquent une mythologie de l’Orient, souvent de pacotille comme la vague de l’orientalisme a suscité images et fantasmes ; de même « désir d’Occident » de la part d’autres cultures, hélas tout autant empreint de mirages, de malentendus, et de désillusions. C’est à l’évacuation de toutes ces surévaluations comme de toutes les sous-évaluations des cultures les unes par les autres, au tarissement des incompréhensions et des malentendus que nous devons ardemment travailler, afin d’aider à reconnaître plus largement, que « les autres » sont moins autres qu’il n’y paraît, et qu’en fait ils portent une part de nous-mêmes comme nous portons une part d’eux-mêmes. Ainsi est-il impossible de conclure mais davantage d’introduire : ces premières considérations ne sont qu’une ouverture, une mise en route, un commencement appelant à être poursuivies, creusées, fécondées, transformées. Suivons donc l’invitation de Henri-David Thoreau qui veut « parler au-delà des frontières, comme un homme en état de veille s’adressant à des hommes éveillés [3].
Jean-Claude Villain
[1] Cette expression fait le titre de la biographie que Edmonde Charles-Roux consacre à Isabelle Eberhardt : « Un désir d’Orient – Jeunesse d’Isabelle Eberhardt », Grasset, 1988.
[2] comme chez Pierre Loti, Victor Segalen en Chine, Nicolas Bouvier, Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes au Japon.
[3] Walden ou la vie dans les bois, p. 527, Denoël Ed.
[1] in Nouvel Observateur, 6 novembre 1997, p.120.
[2] Interview in Le Monde 2, 31 décembre 2004.
[3] Revue « Les périphériques vous parlent » N° spécial Edouard Glissant, novembre 2002.
[4] Cette expression fait le titre de la biographie que Edmonde Charles-Roux consacre à Isabelle Eberhardt : « Un désir d’Orient – Jeunesse d’Isabelle Eberhardt », Grasset, 1988.
[5] comme chez Pierre Loti, Victor Segalen en Chine, Nicolas Bouvier, Claude Lévi-Strauss et Roland Barthes au Japon.
[6] Walden ou la vie dans les bois, p. 527, Denoël Ed.
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