
Picasso/Matisse
Picasso/Matisse
Ils se fascinent, se respectent, mais point d’osmose, ni emprunt, ni influence, contrairement à d’autres qui, dans toute l’histoire de la peinture, ont lorgné et se sont influencés, les uns les autres.
C’est que deux mythologies différentes les habitent :
Picasso, l’hidalgo, est « pris » entre sexe et mort. Les Demoiselles d’Avignon – Guernica : la vie dans le bordel et la mort dans la guerre. Le cubisme : son alphabet et sa syntaxe de formes neuves.
Matisse, observe la naissance de cette nouvelle modernité : il en est contemporain, mais reste à distance. Ni attirance, ni influence. Son propos, l’œuvre à faire, relèvent d’une autre mythologie. Il suit un chemin intérieur, une autre nécessité. Matisse n’en dévie pas, ne cède pas à une curiosité vagabonde. Sa mythologie est « grecque », mais pas de la Grèce de Picasso.
Picasso : Minotaure, monstre humain, prédateur dolent et condamné, est encombré de la double nature qui le travaille : mi-homme, mi-dieu. Les corps donc, s’emmêlent, se prennent et se déchirent. (la fascination des formes corporelles le tient, à la manière d’un sculpteur, Rodin ou Michel Ange de la Sixtine par exemple…)
Chez Matisse une autre mythologie, une autre Grèce. C’est Amphytrite : le monde des eaux et des ondines, des animaux et des végétaux marins. Sa mer n’est pas grecque au sens strict, mais plutôt une « idée » de mer, universelle. Il l’élargit et la documente à Tahiti, fasciné par la transparence des eaux des lagons et de ce qu’il y voit de la vie sous-marine (observée en plongée, avec des lunettes). Ce voyage, initiatique du point de vue plastique (il s’y renouvelle entièrement alors qu’il traversait un doute profond, un creux tenace) l’est aussi du point de vue mythologique puisque Tahiti habitera son souvenir et l’inspirera jusqu’à sa mort. La mythologie rapportée -fabriquée- de Tahiti se conjugue avec celle de la Méditerrané qui reste son ancrage, sa référence (il dit ne plus vouloir quitter Nice, la Côte d’Azur).
Matisse : la mer vue de haut, d’un balcon, du cadre d’une fenêtre, peinte, élégamment vêtu d’un veston : un monde d’harmonie exotique, de lumière gorgeant l’air qui palpite et les corps réjouis : « La joie de vivre » (1906).
Picasso : volcan et tempête : la mer en corps-à-corps, en immersion, vêtu d’un maillot de nageur ; élément primitif et violent, barbare et archaïque, offrant à l’imaginaire un réservoir de formes convulsées, paroxystiques, en tension, en fusion.
Chez Matisse, non fusion mais infusion, passée par le filtre de sa sensibilité dionysiaque et l’originalité subjective de son onirisme. « Fleurs et fruits »
Matisse : le citadin, le niçois, installé dans le luxe grand bourgeois du Regina.
Picasso : le libertaire, le semi-nomade quittant une maison-atelier (y laissant ses tableaux) pour une autre, finissant en châtelain renfermé à Vauvenargues … pour y être enterré.
Matisse : fenêtres, ouvertes sur l’horizon paisible de la Méditerranée, vue de Nice.
Picasso : l’exhibition des anatomies, corps musclés de femmes ou d’hommes, presque en combats, athlètes ou Femmes courant sur la plage, devant une mer métallique, irréelle.
On assiste, du début à l’ultime fin de l’œuvre de Matisse, au développement paisible d’une poésie en accomplissement ; dans celle du démiurge Picasso, à une explosion continue de tensions -les siennes, intérieures, et celles du siècle tout entier.
Matisse aura cultivé un rêve, Luxe, calme et volupté, sans le quitter, quand Picasso le Minotaure se sera débattu avec les affres doubles : de sa réalité intérieure et celles, terribles, tragiques, de son temps.
Jean-Claude Villain
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